"Mon Tablier à tes pieds" par Grégor Perret

Mis à jour : avr. 5

Ce matin j'aie vu une jument dont je m'occupe depuis des années. Je l'aie récupéré au départ pour essayer d'améliorer son confort de vie car une fourbure sévère l'en empêchait. Je ne me rappelle plus depuis combien de temps je me bats pour elle, tout ce qui m'intéresse étant de trouver des solutions, faut dire qu'elle est sympa et que j'aime bien me casser la tronche. Et puis le temps passe, Madame nous refait une Fourbure puis deux, puis trois, et à chaque fois je dois "remettre mon Titre en jeu" et reprendre le dessus.

A la fourbure, les années dans la tronche, la compensation posturale, il faut maintenant compter sur l'arthrose qui détruit tout le peu qu'il restait à la Jument pour tenir debout.


Du coup, j'vous passe les détails mais les pieds sont repartis en sucette. J'aie peut être su gérer le problème et Madame garder le dessus mais le temps passe, les années comptent double du fait qu'elle compense depuis longtemps et ne régénère plus comme une pouliche.

Aujourd'hui je suis retourné la voir, elle est en crise sévère.


Lorsque je lui demande un pied, on voit la ligne d'abdominaux se tendre de douleur, le souffle de la Jument saccade parce que ça lui fait un mal de chien, bien qu'elle prenne sur elle pour pas me casser la gueule.


On discute avec la Véto, y a trop de problèmes et pas assez de solutions. Soit je laisse passer la phase de crise vu que la jument tient pas debout, soit je serre les dents et me démerde pour aller le plus vite possible parce que passée la crise, si elle la passe, c'est les pieds longs et l'arthrose générale qui lui feront mal.

De l'idée que j'en aie à l'instant T, je suis certain de 2 choses, je vais morfler sévère, elle fait 700 kilogs et je vais lui servir d’avant-main, je sais aussi que si je ne fais rien, la Jument va avoir mal pour d'autres raisons, je la connais.


Je vous arrête, me racontez pas qu'il faudrait voir la jument plus souvent, qu'il y a des solutions que vous avez vu dans des Walt Disney et ce genre de conneries, je vous garantis que des proprios qui s'occupent comme ça de leurs chevaux y en a pas des masses, on n'a pas tous des Budgets de la NASA, là on compte en dizaines de milliers d'euros. Les savants de l'Internet sont nombreux à nous prouver deux choses, ils ont une trop grande gueule, trop de problèmes d'égo et de choses à vendre pour être des gens honnêtes.


Bref, je me galère à la parer, je morfle, elle morfle, nous morflons.

La jument a les postérieurs de chaque coté de l'antérieur restant vaguement posé au sol, dans un demi-cabré constant de douleur et de compensation, impossible de lui plier le genoux, l'arthrose est trop forte, je tiens le pieds d'une main, je fais ce que je peux de l'autre. La jument écroule sa croupe contre le mur parce qu'elle a mal, mais elle tient pas pour autant à me casser la gueule, j'crois que je vais lui rouler une pelle. La porte de la grange, d'ou je suis, je la vois plier, j'entend le bruit, les bris et le reste. A se prendre 700 kilos qui tiennent pas debout dans la tronche, elle aussi elle a du mal et sa patronne est là, à pleurer toutes les larmes de son corps en s'en mettant plein la gueule alors qu'elle y est pour rien.


On s'casse la tête, on s'brise le dos, mais à aucun moment je me demande pourquoi. Je fais le métier que j'aime et n'en changerait pour rien au monde, ils me font rire tous ces cons à vouloir m'expliquer mon taff, viens, matte un coup la scène et ose me parler d'engagement ou de trèfles du Mont Fion cueillis à la pleine Lune. Là, t'es dans le réel, t'es pas dans un Dessin Animé.


Quand la jument chiale autant que la patronne, même les Ours ont le moral qui peut flancher.


Mon travail ? Il est simple, faut que je me surpasse, c'est tout. C'est pas une question de fierté, faut être à moitié fêlé pour prendre ces risques qui, si j'échoue, me retomberont dessus, tout le monde comprendrait que je passe mon tour. Mais c'est ce genre de moments qui fait la différence, et me lève chaque matin, c'est pas pour briller ou faire des bouches en "cul de mouette" sur la toile, Filtre Banane et le reste. Je suis là, comme tant d'autres collègues, devant une somme de questions auquel il faut que je trouve une réponse collective la plus juste possible.

La différence ? Elle se fait là, devant ces chevaux qui souffrent, trop puissants pour être contraints à quoi que ce soit, trop gentils pour ne pas être respectés.


J'aie fini, je réconforte la propriétaire, je tente de lui faire croire que j'aie pas mal et surtout je caresse la Jument pendant que je récupère.


Aujourd'hui, on se demande, si la jument doit rester debout, ou si il faut lui dire Adieu. La seule chose que je puisse répondre, c'est que je fais mon possible comme n'importe quel vrai Maréchal pour améliorer le confort de ces chevaux qui souffrent alors même que je ne peux pas maîtriser la totalité des choses que je voudrais.

Voila "Ma Grosse", c'est une lettre de Toi à moi, simplement. On sait tous les deux qu'on fait de notre mieux, moi je te répare et toi tu m'aide. Bien sûr, j'aie de la peine, mais je me battrais tant que t'en fera autant. Et puis.... J'suis certain d'un truc, Il faisait froid ce matin, et l'arthrose, elle a prit son pieds mais je t'aie ramené tant de fois, que je veux croire en ce "Allez, une dernière"


La décision finale ? Elle ne m'appartient pas, on n'est pas dans un Walt Disney ou la princesse se réveille à la fin. J'suis trop terre à terre pour me bercer d'illusions. Surtout, venez pas m'emmerdez avec vos Morales à l'eau tiède et des recettes de Happy Meal, on est pas en "Idéal mais dans le dur de la vraie Vie". Croyez moi, j'en aie passé des nuits blanches à chercher des réponses sur elle et tant d'autres.

Cette époque m'emmerde, non je ne me sens pas "Tout puissant", oui il y a forcément d'autres choses que j'aurais pu faire mais les Hashtag DuconSavant, c'est pas le moment de me chatouiller avec, allez vous rassurer ailleurs.


De mon point de vue, en retirant toute émotion, j'aie fait ce que je pouvais et elle n'est pas encore au bout bien qu'un jour, j'arriverais à court d'idées et/ou de moyens.

Voila juste pour vous présenter un matin ordinaire d'un maréchal ordinaire qui fait juste son Travail.

Il y a des réponses que l'on sait, que l'on admet, que l'on redoute, il y a des choix qui n'en sont pas, et des batailles perdues d'avance gagnées sur le fil.

Il y a bien plus que mettre des clous et matter les cavalières, il y a tout ce pourquoi j'aie choisi ce métier. Tout ce qui fait que je suis fier et heureux d' être un Maréchal.


Update : 6 mois ont passés, encore une fois je l'aie ramené, j'aie gagné mais là je peux plus, Je suis en fauteuil roulant, le cœur a laché et mes jambes me portent plus. La Jument ? Elle est parti rejoindre les étoiles, endormie, paisible. Je ne la reverrais pas, je vis depuis avec ce fameux "Y serais-je arrivé encore une fois si j'avais pu tenir debout ?"


J'vous arrête, on parle pas de moi, un an plus tard, j'suis de nouveau droit sur mes jambes. Bienvenue dans une de nos Journées, au fait, il est bon le café ? C'est sûr, c'est moins vendeur que des fers qui brillent et des morales bien-pensantes. Comme vous le voyez, c'est beaucoup plus complexe.